Peinture

Les Vénitiens n’aimaient que la couleur, contrairement aux Florentins qui préféraient le dessin. Peut-être parce que dans l’atmosphère voilée de Venise les formes sont moins nettes que sous le soleil direct de la Toscane, ou parce que dans cette ville sur l’eau la lumière invente sans cesse de nouveaux reflets. Mais il y avait aussi à cette préférence une raison pratique : les pigments les plus rares, comme le bleu outremer qui coûtait si cher ou le realgar qui était le seul pigment orange dont on disposait à la Renaissance,  provenaient d’Orient et transitaient obligatoirement par Venise avant de remonter vers l’Europe du Nord. Les peintres vénitiens n’avaient pas de problèmes d’approvisionnement et avaient constamment sous les yeux les plus belles couleurs du monde. C’est aussi par Venise que l’art byzantin, célèbre pour ses couleurs somptueuses, pénétra en Europe. Les mosaïques byzantines de la Basilique Saint-Marc, inspirèrent certainement la peinture vénitienne.

La création de l’espace par la perspective, qui passionnait les Florentins, ne suscita pas le même intérêt chez les Vénitiens. Pour eux l’espace n’était pas pas le résultat d’arides calculs géométriques mais une expérience sensuelle. C’étaient les couleurs qui étaient à la base de la composition et grâce à elles que s’instaurait un équilibre. Ils furent aussi les premiers en Italie à adopter la toile comme support de leurs œuvres, sans doute parce que leur industrie navale leur permettait de se la procurer facilement et que le climat humide et l’air marin de Venise entraînaient la dégradation rapide des fresques. Or, si le tableau de bois, plus fréquemment utilisé en Toscane et en Ombrie, présente une surface polie qui met en valeur la netteté du trait, la consistance rugueuse de la toile en revanche a tendance à rendre les contours imprécis. Le Tintoret renonça de plus aux épaisses couches de stuc qui permettaient de lisser la toile avant de l’utiliser, de sorte que la matière est perceptible par endroits, comme les coups de pinceau de l’artiste.

Les Vénitiens adoptèrent aussi très vite l’huile comme liant des pigments, de préférence au jaune d’oeuf. La transparence de la peinture à l’huile permet de passer plusieurs couches de couleurs, appelées « velature » qui jouent le rôle de filtres colorés et « voilent » les contours. Les peintres vénitiens aimaient aussi l’aspect sensuel de la peinture à l’huile, tel Titien qui, dit-on, peignait plus avec ses doigts qu’avec ses pinceaux.

Les Florentins reprochèrent toujours aux Vénitiens de ne pas savoir dessiner. En effet, dans la peinture vénitienne, souvent les peintres ne faisaient pas d’esquisses préparatoires et l’œuvre se créait au fur et à mesure qu’ils y travaillaient, comme le montrent des radiographies d’oeuvres où des personnages ont été effacés ou transformés. C’est le cas, par exemple, de La Tempête de Giorgione. Les Vénitiens auraient-ils aussi inventé, parmi tant d’autres choses, le concept de « work in progress »?

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